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« Les Évangiles ne sont pas des documents d’histoire. Ils n’ont pas été composés pour faire connaître Jésus qui a vécu en Galilée et qui est mort à Jérusalem. Ce sont des documents religieux qui présentent ce que Jésus était pour la foi des milieux dans lesquels ils ont été composés »
« Là où RENAN parlait d’une page, certains critiques ne parlent plus que d’une ligne d’histoire. »
Ces affirmations de Maurice GOGUEL (1870-1955), professeur à la Faculté protestante de Paris, sont si souvent reprises sous une forme ou une autre dans les manuels d’étude du Nouveau Testament que le lecteur en arrive à oublier qu’l s’agit essentiellement d’un postulat, c’est-à-dire une affirmation posée à priori, avec des arguments insuffisants ou même inexistants mais selon des présupposés philosophiques bien précis.
En effet, il s’avère regrettable que les premières tentatives de reconstitution de la vie de Jésus soient tributaires de diverses idéologies ou présupposés :
Les conceptions rationalistes qui nient à priori toute explication surnaturelle ou même tout événement incompréhensible sortant du cadre étroit des conceptions de l’auteur ou de son époque ( REINHARD en 1781, BAHRDT en 1786 avec sa célèbre mais stupide explication de la multiplication des pains selon laquelle Jésus aurait simplement procédé à un partage de provision, PAULUS en 1828 et SCHLEIERMACHER en 1832.
Dans le même ordre d’idées, il est frappant de constater que le même Marcellin BERTHELOT, secrétaire de l’Académie des sciences de Paris qui refusa, en 1902 , les travaux d’Yves DELAGE sur le Linceul de Turin refusa également les travaux d’AVOGADRO et de GAY-LUSSAC sur l’atome, découvert alors depuis peu. La fidélité au réel, même et surtout déconcertant, est la seule méthode scientifique possible. Sinon toutes les affirmations de la physique moderne, relativité générale et mécanique quantique, seront considérées par des exégètes même contemporains, comme des fables irrationnelles inventées par des esprits fumeux et exaltés.
Les conceptions idéalistes, inspirées de la philosophie de l’histoire de HEGEL, selon lesquelles les évangiles ont été écrits pour exprimer des idées au moyen de mythes, qui sont l’expression symbolique d’une croyance. Dans ce cas, la personne même de Jésus n’a jamais existé. (STRAUSS en 1865 publia le Christ de la foi et le Jésus de l’histoire, distinction demeurée célèbre et qui reste un véritable dogme, encore aujourd’hui pour beaucoup de chercheurs et l’école de Tübingen qui se base plus sur l’analyse des textes. L’idéalisme affirme qu’ on ne connait que sa propre connaissance et que seul le sujet connaissant est digne d’intérêt, la réalité étant plus ou moins évacuée. Il réduit donc le réel à l’intelligible.
La réunion des présupposés rationalistes et idéalistes donne la priorité à la créativité du sujet connaissant (les communautés chrétiennes primitives) sur l’objet à connaître (la dimension historique de JÉSUS de Nazareth) qui devient secondaire ou banal, voire inexistant. C’est ainsi que le même STRAUSS, élabora, à partir de 1835, le célèbre schéma du theologoumenon : « tout phénomène miraculeux ou extraordinaire ne pouvant exister, doit être expliqué comme un produit mental ou littéraire, c’est-à-dire un mythe. »
La principale objection à cette théorie provient de son côté anachronique. L’idéalisme tel que nous le connaissons n’apparait qu’au XVIII ème siècle avec les philosophies de BERKELEY (1685 – 1753, « être, c’est être perçu ou percevoir ») ,de KANT (1724 – 1804) pour qui la raison ne peut connaitre que les phénomènes et surtout HEGEL (1770 – 1831) pour qui la seule réalité est l’Esprit absolu : l’esprit est tout et tout est esprit.
Ces conceptions sont totalement inconnues des philosophes antiques et en particulier de PLATON pour qui existe certes une distinction entre le monde visible et le monde intelligible des Idées. Mais ces dernières possèdent une existence indépendante de nos pensées : PLATON est donc un réaliste de l’intelligible. La même constatation s’applique d’autant plus aux rabbins du Talmud et aux Pères de l’Église, tous imprégnés par la lecture des textes bibliques dont ils distinguaient le sens littéral ou historique qui concerne le passé des divers sens spirituels :
Le sens allégorique ou typologique qui fait la relation entre le passé et le présent en interprétant l’Ancien Testament en fonction des événements du Nouveau Testament
Le sens tropologique ou moral qui concerne uniquement le présent en recherchant les étapes que l’homme doit parcourir pour parvenir à Dieu
Le sens anagogique qui concerne le futur en recherchant les réalités de la fin des temps.
Et ces conceptions concernent à fortiori les pêcheurs et apôtres galiléens, des personnes plein de bon sens, parfois très terre-à-terre, à la philosophie réaliste et populaire. Dans de nombreux passages du seul évangile de saint MATTHIEU pris comme exemple, ils n’apparaissent certainement pas comme des croyants rêveurs et perdus dans leur imagination .
Quelques exemples suffisent à le prouver :
Le cas des cercles gnostiques n’est pas aussi différent qu’il n’y paraît, eux qui étaient obnubilés par la réalité du mal omniprésent dans le monde matériel. Les mythes qu’ils ont créés dans leurs œuvres sont directement tirés de cette expérience sensible et existentielle qu’ils veulent dépasser. Mais à la différence du Nouveau Testament, leurs écrits sont délibérément situés en-dehors de l’espace et du temps, en-dehors de l’histoire et de la géographie . Par leur caractère ésotérique ils sont destinés uniquement à une élite et mettent l’accent sur la connaissance de quelques initiés. La lecture de quelques pages de la Pistis Sophia ou des textes découverts à Nag Hammadi suffit à se convaincre qu’ils n’ont peu de chose en commun avec les textes canoniques, à part la réutilisation de certains personnages comme Judas, Marie-Madeleine ou encore les apôtres Jacques, Jean ou Thomas.
Citons l’encyclopédie Wikipedia à l’article Évangile selon Thomas :
« Le texte commence par « Voici les paroles secrètes que Jésus le Vivant a dites et que Didyme Jude Thomas a écrites. Et il a dit : « Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort. » Jésus a dit : « Que celui qui cherche ne cesse pas de chercher, jusqu’à ce qu’il trouve. Et quand il aura trouvé, il sera troublé ; quand il sera troublé, il sera émerveillé, et il règnera sur le Tout. »» D’emblée apparaît le caractère gnostique : connaissance prétendument secrète (ce qui contribue à son attrait aujourd‘hui), accessible seulement par une démarche initiatique. Au contraire, les Évangiles canoniques montrent Jésus ouvert à tous et prêchant la simplicité. La différence est flagrante si l'on compare le passage ci-dessus avec les textes néotestamentaires : « Si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort » (Jn 8, 51) ; « Et moi, je vous dis : Demandez et on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit et qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira. » (Mt 7,8 ; voir aussi Lc 11,9-10). «
Deux autres présupposés de la méthode historico-critique doivent également être signalés :
Cependant cette source n’est déterminée que par l’analyse du Nouveau Testament lui-même (critique interne) puisqu’aucun document ou témoignage contemporain ou même postérieur (critique externe) ne nous est parvenu. Il faut donc insister sur le caractère hypothétique de cette méthode qui n’a pas la valeur qu’on lui attribue généralement, selon le principe « un texte possédé vaut plus qu’un texte supposé ». Au contraire, cette méthode s’applique de manière plus pertinente aux textes des écrivains français du XVII ème siècle, pour lesquelles nous possédons à la fois les sources gréco-romaines et le témoignage de leur utilisation postérieures. Citons THÉOPHRASTE pour La BRUYÈRE, EURIPIDE et SÉNÈQUE pour RACINE, PLAUTE pour MOLIÈRE, ÉSOPE et PHÈDRE pour La FONTAINE, HORACE et JUVÉNAL pour BOILEAU. Et nous sommes surs que les auteurs français ont bien connu leurs sources antiques.
C’est ainsi que les satires de BOILEAU sont toujours lues et étudiées dans leur totalité par les spécialistes de la littérature française qui les considèrent comme tout entières de lui, même dans les éléments qui proviennent de ses sources antiques, conformément au principe de l’imitation créatrice cher au XVII ème siècle. Pourquoi en va-t-il différemment dans l’étude des textes bibliques, selon le principe « on lit un texte et non ses sources, connues ou supposées « alors que – rappelons-le – nous n’en possédons même pas les sources dans le cas des évangiles ?
Car ce n’est pas parce que les Évangiles sont des documents religieux - une évidence que personne ne conteste – que les communautés postérieures ont complètement transformé le témoignage des actes et des paroles de Jésus qu’elles avaient recueillis. De nombreux faits s’y opposent, qui seront développés par la suite, en particulier :
Et si les récits et discours évangéliques sont légendaires, comment expliquer que le cadre historique, géographique, religieux et socio-économique dans lequel ils se situent, correspond avec beaucoup de vraisemblance à l’ensemble de nos connaissances actuelles, toujours plus précises, sur la première partie du premier siècle de l’ère chrétienne ? Comment expliquer, si les évangiles ont été composés à la fin du premier siècle, que des hommes uniquement préoccupés par leur foi, soient parvenus à reconstituer d’une manière plausible une époque totalement révolue depuis l’échec de la révolte juive et la destruction en 70 de Jérusalem ainsi que de son Temple?
C’est ainsi que
Et pourquoi se serait-on donné cette peine, sans aucun intérêt , puisqu’on ne voulait pas « faire connaître Jésus » ?
Ces différents points sont rarement étudiés dans leur ensemble et souvent oubliés par des spécialistes plus préoccupés par des contradictions de détail ou même inexistantes.
Au contraire, la constitution de Vatican II, Dei Verbum, 19 affirme que « De façon ferme et absolument constante, l’Église a affirmé et affirme que les quatre Évangiles, dont elle atteste sans hésiter l’historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus le Fils de Dieu, pendant qu’il vivait parmi les hommes, a réellement fait et enseigné en vue de leur salut éternel, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel. »
Et le pape Jean-Paul II, dans Tertio millenio adveniente, n°5, le confirme en 19196 : « Les écrits du Nouveau Testament, tout en étant des documents de croyant, n’en sont pas moins dignes de foi dans tout ce qu’ils rapportent , même comme témoignage historiques. »
Cette affirmation, méconnue et opposée à la précédente, se base principalement sur les travaux récents et pratiquement inconnus du public francophone réalisés par des spécialistes de la critique littéraire, généralement anglo-saxons.
Citons Graham N. STANTON sur saint LUC, Philip SCHULER en 1982 sur saint MATTHIEU, Hubert CANCIK en 1984 sur saint MARC et les synthèses sur l’ensemble des Évangiles par Klaus BERGER en 1984 et par Richard A.BURRIDGE en 1992.
Ce dernier, par comparaison avec la production biographique du monde gréco-romain (en grec, l’Evagoras d’ISOCRATE, l’Agésilas de XÉNOPHON, le Moïse de PHILON, le Caton le Jeune de PLUTARQUE, la Vie d’Apollonios de Tyane de Philostrate ; en latin, l’Atticus de Cornelius NEPOS, l’Agricola de TACITE et la Vie des Césars de SUETONE) en arrive à la conclusion que les évangiles sont de véritables vies de Jésus appartenant au genre littéraire de la biographie antique, les bioi en grec.
En voici les trois principales caractéristiques :
Par contre, ce n’est pas le cas dans les Actes des Apôtres où la narration se disperse parmi plusieurs protagonistes, en particulier les apôtres PIERRE et PAUL.
Ajoutons également que l’enfance et la jeunesse de Jules CESAR ne nous sont pas mieux connues que celles du Christ, ce qui est moins étonnant qu’il n’y parait au premier abord.
Précisons que ces caractéristiques sont partagées également par l’évangile de JEAN, soit 55 % du texte consacré à Jésus et 33% consacré à ses derniers moments. Ce qui signifie qu’il s’intéresse autant sinon plus à l’activité de Jésus et aux développements historiques. Cette affirmation, contraire à l’opinion des exégètes de la première moitié du XX éme siècle qui affirmaient que l’évangile johannique n’avait aucun fondement historique, est confirmée par les recherches archéologiques récentes à Jérusalem ainsi que par l’intérêt que lui porte des auteurs juifs actuels.
Évidemment les biographies antiques ne sont pas écrites comme des biographies modernes, leurs auteurs traitant d’hommes illustres pour servir d’exemples et de modèles, pour faire l’éloge de leurs qualités et pour mettre en évidence des vertus utiles pour la société. Mais peut-on leur reprocher ce but moral ?
Une appréciation du genre littéraire doit se baser sur les conventions de l’époque étudiée, non sur une projection anachronique de conceptions actuelles.
On a trop tendance aujourd’hui à opposer deux catégories de bibliographies, la bibliographie savante, qui se prétend exhaustive et exacte en se limitant aux faits établis et la biographie romancée, plus littéraire, qui complète les faits, au détriment de la rigueur et de l’exactitude.
Mais il faut bien comprendre les conséquences de ces affirmations . C’est ainsi qu’ Albert SCHWEITZER en affirmant dans son Histoire des recherches sur la vie de Jésus qu’il n’était pas possible d’écrire une véritable biographie « scientifique » du Christ, méconnaissait les principales caractéristiques de l’époque antique.
En effet, comme souligné ci-dessus, aucune source biographique gréco-romaine ne correspond aux critères de la biographie savante moderne. De plus, la plus grande partie des textes littéraires et historiques de cette époque a disparu, sans doute les deux tiers selon une estimation prudente.
Voici quelques exemples, tirés des historiens de langue latine :
Dans ces conditions, l’argument du silence des sources contemporaines n’est pas recevable. Réjouissons-nous plutôt d’avoir conservé deux allusions au Christ, une chez TACITE et l’autre chez SUÉTONE.
Et la documentation épigraphique, archéologique, papyrologique et numismatique ne comble pas complètement les lacunes de la perte de la littérature, quand elle n’introduit pas de nouveaux problèmes.
En conséquence, il est impossible également pour un historien moderne d’écrire une biographie « exacte » de n’importe quel personnage de l’antiquité classique, et pas seulement de Jésus de Nazareth.
Aucun roman ne pourrait être écrit, aucun film ne pourrait être réalisé sur cette période si leurs auteurs s’en tenaient aux seules données historiques fiables. Nous ne possédons bien souvent que des fragments de vie, parfois relatés de manière contradictoire et séparés par de trous de plusieurs années, voire de plusieurs dizaines d’années. Un bon exemple de roman historique sous forme de biographie fictive mais admissible dans son contenu nous est fourni par la célèbre œuvre de Marguerite YOURCENAR, Les Mémoires d’Hadrien, parue en 1951. Elle comporte 150 pages alors que l’ensemble des sources conservées (DION CASSIUS - Histoire romaine, 69 et Vie d’Hadrien , dans L’HISTOIRE AUGUSTE) ne dépasse pas la vingtaine de pages. A comparer avec la taille des quatre évangiles ! Et l’empereur HADRIEN est un des personnages les plus importants de l’histoire romaine !
La seule exception serait peut-être l’orateur CICERON dont nous connaissons bien la vie grâce à sa Correspondance mais celle-ci pourrait être taxée de partialité et d’autojustification.. Contrairement à ce que pensait Albert SCHWEITZER et à ce qui est encore souvent affirmé aujourd’hui, le volume et la fiabilité des informations historiques extraites des évangiles au sujet de la vie de Jésus, dépasse de loin nos connaissances au sujet de n’importe quel général ou écrivain de l’antiquité gréco-romaine. Seuls, des personnages célèbres comme des empereurs pourraient lui être comparés, et encore rarement dans les détails chronologiques. C’est ainsi que Basil PIXNER, osb., propose un essai de chronologie du ministère public de Jésus qu’il situe entre janvier 28 et avril 30. Elle consiste en 45 étapes, datées selon le mois ou la saison, et basées sur la confrontation entre les indications évangéliques et nos connaissances sur la végétation, les vents, le climat et la pêche en Galilée principalement. Même si certaines affirmations ou précisions, en particulier l’année en cours, peuvent être critiquées, l’ensemble des séquences temporelles présentées forme un tout vraisemblable et continu, rarement observé chez un autre personnage de la même époque.
A trop pousser le raisonnement critique, on ne peut finalement que se condamner au silence car les critères de précision et d’exactitude historique doivent être les mêmes dans toutes les études, quel que soit le sujet ou les personnes abordées. Sinon on tombe dans l’hypercritique dont un des exemples les plus étonnants est la thèse défendue en 1696 par Jean HARDOUIN qui affirmait que la plupart des œuvres de la Grèce et de la Rome antique étaient des faux, fabriqués par des moines du XIIIème siècle puisqu’il n’existait pas, à son époque avant les découvertes papyrologiques, de témoignages remontant au-delà du moyen âge. A comparer avec l’affirmation, bien exagérée, sur le silence des auteurs autres que les rédacteurs chrétiens des évangiles. En effet, sur ce site, sont recensés le témoignage, direct ou indirect, de neuf écrivains non chrétiens : FLAVIUS JOSEPHE, TACITE, PLINE le Jeune, SUETONE, LUCIEN, CELSE, HIEROCLES, JULIEN et PORPHYRE.
Remarquons également que l’existence d’autres fondateurs de religion, dont la vie n’est connue que par des écrits postérieurs d’un ou de plusieurs siècles et qui ont la même origine religieuse qu’eux, n’est pas remise en cause et même est généralement acceptée dans les grandes lignes.
Rappelons que les plus anciens écrits concernant le Christ ne lui sont postérieurs que de 20 à 25 ans (PAUL de Tarse) et que les différentes source connues ne sont pas toutes chrétiennes mais également juives, grecques, romaines et musulmanes c’est-à-dire quelles ne peuvent pas être considérées comme à priori favorables.
De plus l’opposition entre une biographie antique non fiable et une biographie moderne fiable se révèle plus une illusion héritée des conceptions positivistes des historiens du XIXème siècle qu’une réalité effective. Prenons par exemple le cas de l’empereur NAPOLÉON.
La documentation disponible à son sujet se révèle gigantesque car son action s’est étendue à toute l’Europe qui s’est divisée alors en deux ; d’un côté, la France et ses alliés, de l’autre, tous ses ennemis . Le bombardement par la Grande-Bretagne de la capitale du Danemark, Copenhague, en septembre 1807, démontre l’impossibilité de la neutralité. Or, quel historien peut se vanter de maitriser à fond toutes les sources écrites originales écrites dans une multitude de langues différentes ? C’est l’inverse de la situation antique : le trop d’information se substitue ici au trop peu.
En outre NAPOLÉON est un personnage célèbre qui a été admiré jusqu’à l’adoration par certains, détesté jusqu’à la haine par d’autres. Difficile dans ces conditions de parler d’objectivité des sources, systématiquement négatives en Espagne, plutôt positives en Italie.
Et le débat s’est prolongé jusqu’à nos jours : était-il un meneur d’homme extraordinaire et/ou un tyran sanguinaire ? Dans ces conditions, il ne faut donc pas s’étonner de la publication récente de deux biographies très différentes,
Rien que les titres indiquent l’orientation et les présupposés des deux auteurs français. Il s’agit pourtant de deux biographies contemporaines, portant sur un unique personnage bien connu et très étudié. Doit-on considérer ces différences comme irrémédiables et définitives, portant sur un sujet inaccessible ?
Ajoutons qu’une étude de détail, sur la bataille de WATERLOO par exemple (18 juin 1815), laisse apparaître de nombreux points obscurs, controversés ou inconnus.
Les descriptions littéraires laissées par STENDHAL dans La Chartreuse de Parme publiée en 1839 et par Victor HUGO dans Les Misérables, paru en 1862 , ne se recouvrent pas , le premier auteur décrivant la bataille uniquement à travers le regard de son héros, FABRICE, le second à travers l’amplification épique dont il est coutumière. Faudrait-il préférer le premier à cause de sa plus grande proximité des événements, le second à cause de son effort de documentation ou les renvoyer dos à dos en affirmant que leurs œuvres n’ont aucun caractère historique ?
Pour les autres sources, je renvoie ici aux excellents articles parus dans Wikipedia, sur la bataille en général et sur la bataille de HOUGOUMONT en particulier. Citons seulement un extrait assez saisissant concernant cette dernière :
« Il n’empêche : tout ceci représente une cuisante leçon pour les historiens. Le premier coup de canon de la bataille de Waterloo est sans doute l’événement de la journée qui a eu le plus de témoins directs. Il y avait là, en mesure de l’entendre et, sans doute, avec une certaine émotion, plus de 150 000 témoins. Et personne n’est en mesure de nous dire avec exactitude ou même avec certitude ni à quelle heure, ni par qui, ni sur quoi il a été tiré !… ». De plus le débat fait toujours rage parmi les historiens pour déterminer le ou les responsables de ce désastre : le maréchal GROUCHY, le maréchal NEY ou l’empereur lui-même, l’interprétation des ordres variant selon les personne?
Pourtant, l’historicité de l’ensemble de la bataille ne peut être remise en cause, bien évidemment, malgré le caractère contradictoire et fragmentaire des nombreuses sources.
En résumé, pour reprendre la classification de Jean GUITTON et de Vittorio MESSORI, il n’existe que trois voies pour résoudre le problème de la vie de JÉSUS, deux négatives et une, positive.
Cette solution, en abaissant JÉSUS, ne fait qu’accroître le mystère du Christ car le passage du JÉSUS de l’histoire au Christ de la foi n’est culturellement pas possible dans le monde juif antique. Il serait le seul Messie juif divinisé par d’autres juifs, à la différence de JUDAS le Galiléen, révolté contre Rome vers 6 après JC, de THEUDDAS vers 44-46, de, Bar KOKHBA, mort plus d’un siècle après le Christ lors de la seconde juive en 135 ou plus récemment de Sabattaï TSEVI, né à Smyrne en Turquie en 1626 et mort à Dulcigno dans le Monténégro en 1676. Cette conception, encore défendue par la majorité des exégètes, est mise en cause par les archéologues, par les philologues et par les historiens car elle repose plus sur des présupposés philosophiques et sur la méconnaissance des autres disciplines que sur les faits attestés. De plus, tous les documents chrétiens sont souvent à priori refusés et les non-chrétiens suspectés. Ils sont ensuite triés pour essayer de retrouver les données authentiques, ce qui constitue en soi une démarche contradictoire. Dans la solution critique, le rapport entre les évangiles et l’histoire varie de verset en verset, selon une grille d’interprétation personnelle et invérifiable. Bref cette démarche frôle la schizophrénie !
Cette solution, encore très présente sur Internet, n’est pourtant pas acceptée par la très grande majorité des exégètes et des historiens. Car elle se heurte, elle aussi, à de nombreuses objections.
Le silence des sources anciennes a été fortement exagéré par rapport à nos connaissances sur d’autres personnages. En outre, de l’antiquité jusqu’à la fin du XVIII ème siècle, personne, même parmi les auteurs païens, juifs ou musulmans les plus hostiles au christianisme, n’a mis en doute l’existence du Christ . Ce fait met bien en évidence l’importance des présupposés philosophiques, en particulier de l’idéalisme régnant à cette époque.
De plus, l’étude du kérygme ou base de la prédication chrétienne primitive a montré que les fondements du christianisme sont déjà présents peu de temps après la mort de JÉSUS. En effet, dans la première lettre de saint PAUL aux Corinthiens, écrite avant 57, les données historiques s’associent intimement aux données de foi
« Le Christ est mort (donnée historique)
Pour nos péchés, selon les Écritures (donnée théologique)
Il a été enseveli (donnée historique)
Il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures (donnée métahistorique, à la fois historique, à cause des apparitions à ses disciples et théologique)
Il est apparu à Céphas, puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres (donnée historique) [ 1Co 15,3-7] »
Dans ces conditions, comment un mythe aurait-il pu être créé un siècle plus tard ?
C’est la solution la plus simple qui n’exige qu’un minimum de présupposé préalable et qui colle le mieux à nos connaissances actuelles sur le milieu où le Christ a vécu.
Comme l’affirme Jean GUITTON « faire découler l’histoire de JÉSUS de la foi au Christ comme conséquence et non comme origine, c’est rendre incompréhensible l’origine du culte et de la prédication chrétienne ». Pourquoi, au lieu de la lapidation ou de la décapitation, les premières communautés auraient-elles imaginé la mort du Christ sur la croix, supplice tellement odieux qu’il n’est pas représenté dans l’art chrétien des trois premiers siècles ? Cette non-représentation est à l’opposé d’une conception symbolique.
Pourquoi les premières communautés auraient-elles affirmé que JÉSUS était Dieu avant sa naissance, affirmation blasphématoire pour les juifs et ridicule pour les Romains dont l’empereur n’était divinisé qu’après sa mort ?
Pourquoi les premières communautés auraient-elles attribué à JÉSUS un enseignement radicalement nouveau qui accomplit la Loi juive en la dépassant, comme en témoigne son attitude envers les femmes, les enfants, les pauvres et les exclus en général ? La vie et l’enseignement de JÉSUS constitue bien la donnée première qui s’est imposée aux premières communautés qui l’ont préservée et interprétée, mais non inventée.
Comme le disent V. LOUPAN et A. NOEL, « l’antithèse, fabriquée en 1920 par des exégètes, entre le Christ de la foi et le JÉSUS de l’histoire, est rejetée comme vide de sens par les historiens. « Ajoutons qu’elle pollue toujours , parfois sous une forme déguisée, la plupart des enseignements et des manuels d’aujourd’hui dont le fond remonte justement à cette époque. Une actualisation de la recherche biblique, débarrassée de préjugés philosophiques dépassés, est absolument nécessaire.
Remarquons qu’il s’agit d’une hypothèse purement historique et non pas religieuse, qui a été et qui est de nos jours encore défendue par des chercheurs non chrétiens. C’est ainsi qu’un agnostique, le professeur Yves DELAGE, directeur du Muséum d’histoire naturelle à Paris, défendit en avril 1902, l’authenticité du Linceul de Turin en déclarant : « Je considère le Christ comme un personnage historique et je ne vois pas pourquoi on se scandaliserait qu’il existe une trace matérielle de son passage, tout comme pour le pharaon Ramsès II dont nous possédons bien la momie, bien plus ancienne ». Plus récemment, les scientifiques français André MARION, expert en traitement d’images à l’Université Paris-Sud et Gérard LUCOTTE, professeur de génétique à l’École d’Anthropologie de Paris, dénonçait les contrevérités au sujet des reliques de la Passion en particulier et de la religion catholique en général.
C’est également la conception de Jacqueline GENOT-BISMUTH, responsable de la chaire du judaïsme de la Sorbonne, qui met en évidence les convergences entre l’évangile de Jean et les recherches archéologiques sur la Jérusalem du temps du Christ ainsi que de l’historien et rabbin américain Jacob NEUSNER, auteur du livre A Rabbi talk with Jesus, dans lequel il affirme « qu’il n’a aucun doute sur la véracité de ce que MATTHIEU dit au sujet des actes et des paroles de JÉSUS « , tout en contestant bien entendu son enseignement.
Il est certain que la conception chrétienne dans ce domaine va beaucoup plus loin : elle affirme que le JÉSUS historique est le commencement de la foi chrétienne, que les faits les plus marquants du Christ de la foi, rapportés par les apôtres, remontent au JÉSUS historique : sa naissance virginale, son annonce du Royaume de Dieu, ses miracles, sa conscience filiale et messianique, ses prétentions divines (« Je Suis… ») , sa mort sur la croix et sa résurrection, son envoi de l’Esprit saint et son ascension dans les cieux.
La même continuité peut être affirmée entre le Christ de la foi et le Christ du dogme, professé dans la tradition bimillénaire de l’Église, en particulier dans le Symbole de Nicée-Constantinople et dans le Symbole des Apôtres. D’ailleurs ce dernier présente le même mélange de données historiques (en rouge) et de données de foi (en bleu) que le kérygme :
« Je crois en Jésus-Christ, qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie ; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers ; le troisième jour, est ressuscité des morts ; est monté au ciel, est assis à la droite de Dieu. »
C’est le Christ biblico-ecclésial, unique et définitive source de salut pour tous les hommes et femmes du monde entier, selon le schéma suivant :
Jésus historique ======> Christ de la foi ======> Christ dans l’Église =====> salut des hommes
« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous (1Tm 2,4-6)
Coinseil de présidence du grand jubilé de l'an 2000, Jésus-Christ, unique sauveur du monde, Mame,1996
Marie-Christine CERUTI-CENDRIER, Les évangiles sont des reportages, Pierre Téqui, 1997
Jacqueline GENOT-BISMUTH, Jérusalem ressuscitée, F.X. de Guibert - Albin Michel, 1992
René LAURENTIN, Les évangiles de Noël, Desclée, 1985
René LAURENTIN, Vie authentique de Jésus-Christ, Fayard, 1996
Victor LOUPAN et Alain NOEL, Enquête sur la mort de Jésus, Presses de la Renaissance, 2005
André MARION et Gérard LUCOTTE, Le linceul de Turin : le point sur l'enquête, Presses de la Renaissance, 2006
Vittorio MESSORI, Hypothèses sur Jésus, Mame, 1978
Bargil PIXNER, Avec Jésus à Jérusalem : ses premiers et derniers jours en Judée, Corazin,2005
Auteur : Fernand LEMOINE
© EBIOR bible@ebior.org
Date : 2008-10-25