En ces temps terribles où l'on assiste en direct sur nos petits écrans à des scènes d'horreur apocalyptiques : déluges de feu, bombardements, blessés dont on ne peut savoir le nombre... où les manipulations, les mensonges, et la haine règnent en maîtres, s'est tenu à Paris, en présence de Mgr Baldelli, Nonce Apostolique. le mardi 5 mars 2003 au Palais de l'Unesco, un colloque de très haut niveau sur l'histoire de l'Europe et le rôle joué par le christianisme dans son édification.
Il a été non seulement remarquable, mais particulièrement le bienvenu pour rappeler cette grande Vérité : "ce que le christianisme et l'Église ont apporté à l'Europe".
C'est la conférence la plus originale, la plus intéressante à laquelle nous ayons assisté depuis longtemps. Elle traitait de ce problème fondamental trop rarement abordé.
Organisé par Mgr Francesco Follo, Observateur permanent du Saint-Siège auprès de l'Unesco, ce Colloque avait pour but d'expliquer l'importance de l'incarnation multiculturelle de l'Europe.
Problème essentiel au moment précis où se pose la question de savoir quelle place doit avoir la référence religieuse dans la prochaine Constitution de l'Union Européenne.
C'est à cette interrogation qu'entendaient répondre les intervenants. Parmi eux, on relevait les noms de René Rémond, de l'Académie Française, Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Mgr Walter Brandmüller, Président du Comité pontifical des Sciences Historiques et Rémi Brague, Professeur aux Universités de Paris 1 et Münich.
Si l'on veut construire une Europe stable et forte, il faut comprendre son histoire, sa mission auprès des autres peuples, et surtout ne pas oublier ses racines chrétiennes, ni le rôle que l'Église y a joué pendant deux mille ans. L'élément religieux, notamment dans sa forme chrétienne, est constitutif de la construction européenne. L'histoire des nations européennes va de pair avec leur Evangélisation.
"Le devoir de mémoire est un impératif éthique" a insisté René Rémond. Souvenons-nous de ce que l'Église a fait pour la construction de la civilisation et la transmission de la culture européenne.
Cette oeuvre est immense. De même que l'âme est "la forme" du corps, sa configuration, son être même, le christianisme est "la forme" de l'Europe. Si beaucoup d'hommes et de femmes critiquent l'Église, c'est parce qu'ils ne connaissent pas ce qu'elle a réalisé.
L'Église a ouvert l'Europe à l'universel
Les intervenants nous ont fait découvrir une histoire que nous méconnaissons trop, car on n'en parle guère. Les bienfaits que l'Église, annonçant l'Evangile, a apporté à l'Europe sont innombrables.
Sans l'Église, l'Europe serait restée un conglomérat de peuples barbares sans âme, s'entre-tuant sans cesse, tels l'Afrique. Souvenons-nous du vase de Soissons et de la reine Frédégonde !
Peu à peu, au fur et à mesure que l'Évangélisation a progressé, les peuples ont reconnu et accepté d'entendre la voix de l'Église. C'est ainsi que l'Europe se constitua et édifia son identité.
L'Église a modelé l'Europe, lui a donné son âme et a marqué l'esprit européen d'une marque indélébile. L'Église a ouvert l'Europe à l'universel.
Contrairement au reste du monde, l'Europe, parce qu'elle est chrétienne, a longtemps accepté de faire référence au Dieu Vivant qui dirige toutes choses, et nous a révélé Sa Loi évangélique.
Entendre ces vérités nous a à la fois émerveillés et remplis de reconnaissance pour ce que l'Église, mère des peuples, fidèle à sa mission, nous a apporté.
"Jusqu'au début de l'époque contemporaine, l'élément religieux a constitué, de fait, la racine du lien social. Lors de la chute de l'empire romain, c'est l'impulsion de la nouveauté chrétienne qui est devenu le principe d'intégration socioculturelle pour toute l'Europe. En Occident, le christianisme a servi de catalyseur et a favorisé l'unité entre les peuples dits barbares et la civilisation romaine, ce qui a créé cette synthèse politique et culturelle que fut le Saint Empire Romain-Germanique. En Orient, le christianisme a pu faire en sorte que les populations slaves entrent dans une nouvelle forme de civilisation, que l'on appela byzantine ".
Où se situe le coeur du fait chrétien ? Dans l'affirmation de la Vérité transcendante du Dieu Trinité, qui se communique à l'homme gratuitement. Par l'Incarnation, le Dieu Un et Trine se fait connaître, se révèle aux hommes et fait Alliance avec eux.
Mgr Walter Brandmüller a décrit le rôle et l'action de l'Église dans son parcours méticuleux. Il a insisté sur tout ce qu'elle a réalisé durant son histoire bimillénaire.
L'Évangile prêché constamment a formé l'Europe lui donnant ses caractéristiques identitaires spécifiques, façonnant sa culture et sa pensée, l'ouvrant vers l'infini. Par Lui, les peuples vont s'ouvrir à l'universel.
Les institutions de l'Église sont, en effet, à la source d'une intégration profonde de ces pays dissemblables et barbares dans l'Europe, grâce au noyau dur essentiel qu'elles constituaient, et à une tradition chrétienne jamais interrompue.
Il a souligné le rôle essentiel de la papauté - seule monarchie toujours vivante depuis deux millénaires - et des grands papes qui se sont succédés à travers les pires vicissitudes de l'histoire, pour créer des états de droit et non de fait. Rome pèsera de tout son poids pour faire respecter le droit auprès des monarques dont beaucoup étaient fraîchement sortis de la barbarie.
L'autorité romaine, l'élaboration du droit, les conciles régionaux et nationaux, le calendrier et le latin tous ces éléments ont contribué à façonner un espace partageant des croyances et des valeurs communes. Cela jusqu'au siècle des Lumières qui rejeta la perspective chrétienne sur l'homme et le monde.
Au Moyen-Age, l'Église fonde les premières universités en Italie à Rome, à Bologne, et en France à la Sorbonne où enseigna Saint Thomas d'Aquin. Les étudiants voyagent beaucoup. Ils n'hésitent pas à suivre les cours de plusieurs universités. Le rôle de ces universités dans la transmission de la culture antique, des Grecs et des Romains, et chrétienne est à la fois unique et essentiel.
Et bientôt se multiplient partout écoles, institutions, hospices, hôpitaux qu'animent les nouveaux ordres religieux et où les plus pauvres sont reçus comme des envoyés du Seigneur.
L'Église a traversé plusieurs grands drames que furent sa séparation avec d'autres Églises. Une première scission eut lieu avec les Églises syriaques, ariennes et nestoriennes qui entraînèrent les Églises de Chine, des Indes et de Mongolie (6-7ème siècles), à se couper de l'Église romaine. Une seconde eut lieu en 1053, avec les Églises d'Orient et Byzance. C'est le Grand Schisme qui dure encore aujourd'hui et coupe l'Europe en deux : l'Église d'Orient orthodoxe et l'Église d'Occident romaine. La troisième qui ensanglanta le l6e siècle fut le protestantisme. L'Europe du Nord est protestante et l'Europe du Sud catholique Chacune de ces scissions fut une catastrophe, dont l'Europe ne s'est pas relevée.
Quelques exemples de ce que l'Église a apporté à l'Europe
L'Église a apporté beaucoup de bienfaits à l'Europe et par elle au monde.
Il n'est pas possible dans le cadre de cet article d'énumérer tout ce que l'Église réalisa au cours des siècles. Voici seulement quelques exemples :
Le Pape Grégoire fit avancer le calendrier de 15 jours pour remettre les pendules à l'heure.
L'importance du latin a duré jusqu'à la fin du XIXe siècle. Mes deux grands-pères m'ont souvent raconté qu'ils avaient fait leur dissertation pour l'épreuve écrite du baccalauréat en latin, et qu'ils avaient même eu une très bonne note !
Les centaines de kilomètres à pied ne rebutaient personne, surtout pas les grands pécheurs qui accomplissaient ainsi les pénitences que leur donnaient les confesseurs.
Ces pèlerinages, mais aussi les missionnaires qui iront porter l'Évangile dans toutes les contrées du monde, ont beaucoup contribué à multiplier les échanges avec les civilisations et les pays lointains.
L'influence du christianisme sur l'Europe est un fait historique indéniable, a confirmé le Professeur Rémi Brague, même si la pénétration du message chrétien dans les populations européennes a été très lente et n'a jamais été que partielle.
"C'est le christianisme qui a fait l'Europe, lui a donné son impulsion de vocation à l'universel, à la transmission des richesses de la culture et de la civilisation au monde entier".
Mais cette situation de "marché ouvert" place le christianisme aujourd'hui dans une situation de fragilité.
"Car, alors qu'ils manifestent une curiosité pour les religions orientales, bien des Européens s'imaginent qu'ils connaissent le christianisme. Or, ce n'est pas le cas. On pourrait dire que le christianisme est aujourd'hui la religion que les Européens connaissent le moins bien.
Ignorer les doctrines les plus élémentaires du christianisme n'est plus considéré aujourd'hui comme honteux. Certains vont même jusqu'à s'en flatter. On s'imagine que le christianisme est bien connu, car tout européen est passé quelque jour devant une église, y est entré pour un enterrement, a entendu parler de Dante ou de Pascal en cours de littérature, voire, a acheté une icône chez son antiquaire. Mais cela suffit-il pour comprendre le message chrétien?
Et le Professeur a terminé en constatant que les chrétiens ont beaucoup à dire aujourd'hui tant au niveau de la transmission du Message chrétien qu'au niveau de la culture.
L'apport de l'Église à la culture a été immense dans le passé. Il doit le demeurer aujourd'hui.
L'Église doit sortir de l'oubli de Dieu qui lui fait perdre son âme et son identité. Elle doit retrouver sa foi millénaire.
Mgr Follo :
"Il nous faut faire revivre l'âme de l'Europe afin qu'elle soit fidèle à sa mission, a conclu Mgr Follo. Seule une politique. d'inspiration chrétienne, qui se ressource à ses racines peut susciter l'adhésion de tous les hommes de bonne volonté. Le christianisme est ouvert et ouvre à l'universel."
Oui l'Europe doit refaire son âme en retrouvant sa vocation chrétienne et c'est notre tâche à tous. Si elle le refuse, elle ne pourra que se dissoudre et retourner à l'insignifiance. Ce qui unit l'Europe c'est le Message chrétien, c'est lui qui lui a donné son âme. Il a profondément marqué la culture de l'Europe.
En dépit des aléas de l'histoire, les cultures européennes se définissent toutes par rapport à lui.
La Révélation a apporté au monde des concepts nouveaux qui façonnèrent l'Europe, tel le concept de personne. L'homme n'y est plus perçu comme une chose, mais comme quelqu'un d'infiniment respectable, à l'image de Dieu. On parle désormais de la dignité de la personne. Le christianisme nous a apporté également les notions de Vérité et de liberté, Dieu a tant aimé les hommes qu'Il les a voulus libres.
Il nous faut tout faire pour redonner son âme à l'Europe, pour que tout ce que la Révélation nous a apporté soit transmis aux générations qui nous suivent. Se taire serait criminel ! Attention ! l'aphasie est souvent source d'amnésie !
L'Europe doit sortir de l'oubli de Dieu qui lui fait perdre son âme et son identité. Elle doit retrouver sa foi millénaire.
Auteur : Françoise Lucrot
Publié dans l'AFALE Magazine n° 280, avril 2003
Dernière mise à jour : 30-janv.-2005
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