La controverse de la datation au radiocarbone du Linceul de Turin ( 1983 - aujourd'hui )

Ce fut l’occasion de plusieurs années de controverses où les manœuvres, les coups de publicité médiatique, les suspicions à priori et les ambitions personnelles prirent le dessus sur la recherche de la vérité. Aujourd’hui encore, près de vingt cinq ans plus tard, il est pratiquement impossible de savoir ce qui s’est passé et d’en tirer des conclusions valables.

Principes scientifiques

Le carbone (C) présent dans toute matière organique se présente sous plusieurs variétés : deux formes stables C12 (six protons + six neutrons ; 98,89% de la matière) ainsi que C13 (six protons + sept neutrons ; 1,1% de la matière) et une forme instable radioactive C14 (six protons et huit neutrons)  Celle-ci, , produite dans la haute atmosphère sous l'impact des rayons cosmique, se désintègre de façon naturelle et se retrouve de façon constante mais infinitésimale (un atome de C14 pour mille milliards d'atomes de C12 ) dans les tissus vivants.

Le principe de la datation, établi par W.LIBBY vers 1950 et qui lui valut le prix Nobel en 1960, est simple : comme, à la mort d'un organisme, le taux de C14 diminue de moitié tous les 5568 ans environ, intervalle de temps appelé période radioactive ou demi-vie (λ), il est donc possible de calculer, selon une loi exponentielle décroissante, le temps écoulé depuis la mort du tissu, à condition qu'il n'y ait pas d'introduction nouvelle de C14 par la suite : C14 / C12 (aujourd'hui) = C14 / C12  (au départ) x e-λt , t étant le temps écoulé.

Deux procédés sont utilisés :

  1. les mini-compteurs : méthode ancienne et non-destructrice qui consiste à mesurer directement le nombre d'atomes de carbone désintégrés par minute
  2. l'AMS : méthode plus récente et destructrice qui compte, en utilisant des Spectrographes de Masse et des Accélérateurs (d'où le sigle anglais), le nombre d'atomes non encore désintégrés.

Fiabilité et limites

La datation au radiocarbone n'est pas infaillible, comme on l'a cru et comme le croit encore le grand public. Elle repose en effet sur des principes non démontrés :

Aussi les laboratoires spécialisés suivent-ils une procédure stricte :

  1. les taux de radiocarbone sont convertis en âge conventionnel  BP (Before Present soit par convention avant 1950 après Jésus-Christ.
  2. ils subissent une correction qui tient compte du fractionnement isotopique C13 / C12 et C14 / C12) , correction dont les valeurs expérimentales varient en fonction des matériaux ( 1% de variation du rapport C14 / C12 correspond à une différence d'âge de 80 ans.
  3. ils subissent une autre correction basée depuis 1986 sur la dendrochronologie (datation à partir des anneaux  annuels de croissance des arbres. Cette méthode est basée sur des arbres américains (séquoia et pins) vieux de 3000 à 5000 ans mais pose problème en Europe où l'âge des arbres ne dépasse pas les 500 ans. Une vingtaine de courbes correctrices ont été proposées dont la correction de STUIVER-PEARSON en 1986, valable pour l'Europe qui a servi en autre à établir les dates calibrées du Linceul.  Comme elle est basée sur une succession de calculs statistiques eux-mêmes critiqués , cette méthode reste d'une application délicate. Ajoutons que la nouvelle correction (ajustement de 10%) proposée en 1998 ne résout pas le problème de base.
  4. on obtient alors, par un programme informatique, des dates calibrées AD (Anno Domini) qui correspondent aux années du calendrier.

 

Courbe statistique en cloche

 

 

Toutes les données obtenues se répartissent selon la distribution la plus fréquente  en statistique, appelée la loi normale où les points correspondants sont groupés en forme de cloche autour d'une moyenne. La probabilité se calcule se calcule à partir de cette moyenne en utilisant l'écart-type σ.

A +/- 1 écart-type correspond 68% de probabilité,  +/- 2 écarts-types correspond 95% de probabilité et à +/- 3 écarts-types correspond 99% de probabilité.

 

 

 

 

Ces différentes étapes seront répétées jusqu'à l'obtention du résultat attendu c'est-à-dire confirmé par d'autres méthodes : historiques, archéologiques, etc.

Et cependant, les exemples de datation erronée voire même fantaisiste ne manquent pas :

  1. le laboratoire d'Oxford (Grande-Bretagne) a confirmé la datation présumée vers 1200 d'un objet qui s'est avéré par la suite avoir été fabriqué en Afrique du sud à la fin du XXème siècle
  2. le laboratoire de Zurich (Suisse), lors d'un essai préliminaire en 1983 sur un tissu égyptien, avait fait une erreur de près de 1000 ans à cause d'une pollution.
  3. le laboratoire de Tucson (USA) a daté un cor viking de 2006 après Jésus-Christ.

Ces exemples montrent l'importance du choix des échantillons et de la connaissance, après sa mort, de l'histoire de l'organisme examiné.

L'application au linceul : le protocole expérimental initial

En ce qui concerne le linceul, un surcroît de précautions devait être pris pour les raisons suivantes :

Avec l'évolution des techniques qui permettait l'étude d'échantillons de plus en plus restreints, le STURP (Shroud of Turin Research Project équipe américaine pluridisciplinaire ) constitua en 1983 un programme précis de recherche et une commission qui fit appel à des laboratoires spécialisés. De nombreuses discussions, allant jusqu'aux polémiques et aux manœuvres éclatèrent entre les participants et retardèrent les études. En effet le rôle prépondérant du STURP fut critiqué.

Finalement en 1986, à Turin, un protocole expérimental fut adopté par tous après d'âpres discussions :

Le prélèvement et le résultat des analyses

Des réactions violentes se déclenchèrent alors, en particulier contre l'Église suspectée de partialité.

En octobre 1987, le cardinal CASERO, secrétaire d'État au Vatican et Monseigneur BALLESTRERO, archevêque de Turin et "gardien du Saint Suaire", modifièrent une nouvelle fois le protocole :

De nombreux observateurs critiquèrent le nouveau protocole, beaucoup moins exigeant et la fiabilité d'une datation obtenue par la seule mesure du C14  et par la méthode AMS uniquemernt.

Prélévement (G.Moretto)

 

 

Le 21 avril 1988 eut lieu le prélèvement en un seul endroit, en bas sur un bord de tissu proche d'une zone carbonisée et près d'un coin, donc dans une région déjà très manipulée lors des ostensions.

Un morceau de 8,1 cm x 1,6 cm, soit 13 cm2, est prélevé puis réduit en un morceau de 7 cm x 1 cm, soit 7 cm2 et de 300 mg ; ce dernier est ensuite découpé en deux :

  1. un premier fragment de 154,9 mg partagé à son tour en trois parties de 52 , 52,8 et 53,7 mg
  2. un second fragment de 144,8 mg pour servir de réserve.

C'est l'échantillon intitulé n° 1.

Retenons ces précisions numériques pour mieux comprendre les controverses ultérieures.

Ensuite furent ajoutés trois échantillons de contrôle, eux aussi découpés en trois parties :

Les trois laboratoires travaillèrent alors successivement sur les quatre échantillons, Tucson en mai, Zurich en juin et Oxford en août 1988.

Conférence du docteur Tite

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 14 octobre 1988, le docteur TITE assisté du professeur HALL, responsable du laboratoire d'Oxford, communiqua les résultats :

Tucson Zurich Oxford
valeurs brutes

 non communiquées

intervalles en âge BP 615-677 652-700 726-774
intervalle en âges calendaires (I) 1353-1384  1262 - 1312 
intervalle en âges calendaires (II) 1260 -  1390

Le résultat final (entre 1260 et 1390) est alors présenté   avec une certitude estimée à 95 % : le Linceul serait un faux médiéval !

Ce compte-rendu fut publié dans la célèbre revue britannique Nature, le 4 février 1989, sous la forme d'une publication de quatre pages seulement.

Trois remarques :

Les anomalies

Paradoxalement, les autorités religieuses, peut-être par manque d’information, se résignèrent et acceptèrent le résultat (entre autre Mgr BALLESTRERO : « La science a parlé mais cette sainte relique est toujours belle et vénérable ») alors que la communauté scientifique, croyante et incroyante, réagit rapidement. En effet récuser toutes les études précédentes effectuées dans différentes disciplines au profit d’un seul examen n’est pas une démarche scientifique honnête.

Aussi le professeur Van CAUWENBERGHE fonda un nouvel institut, le CIELT (Centre International d’Etudes sur le Linceul de Turin) pour continuer et coordonner les recherches. De nombreuses anomalies, constatées par plusieurs savants, ont été recensées et regroupées par le Russe A.CHERPILLOD et comme D.RAFFARD DE BRIENNE, président du CIELT, nous les classerons en trois catégories :

anomalies dans le protocole expérimental

anomalies dans le prélèvement des échantillons

Deux explications furent alors proposées :

Si le lecteur ne s'y retrouve pas, qu'il se rassure : il ne sera pas le seul ! Cette succession de déclarations imprécises et contradictoires - qu'a-t-on prélevé au juste ? - a suscité de vives polémiques et de nombreuses hypothèses ont circulé : erreur volontaire ou non dans le prélèvement, substitution volontaire ou non de tissu, confusion dans l'établissement des poids. Un point reste assuré : le manque total de sérieux et de fiabilité de l'expérimentation du à l'abandon du protocole initialement prévu.

anomalies dans la publication des résultats

Échantillon n° 1 : 6,4 (le linceul)

Significativité : 5%

Échantillon n° 2 : 0,1

Significativité : 90%

Échantillon n° 3 : 1,3

Significativité : 50%

Échantillon n° 4 : 2,4

Significativité : 30%

En statistique, cela signifie que les autres échantillons (2,3,4) sont représentatifs alors qu’avec une probabilité de 95%, les échantillons prélevés sur le linceul sont hétérogènes. Le chimiste Remi VAN HAELST, refaisant les calculs, en déduit un degré de significativité de 1,3 % (et non de 5%) soit une quasi-certitude que "si les dates mesurées sont correctes, chaque échantillon, pris à la même place, n'est pas représentatif du Linceul " selon la conclusion de l'auteur.  En conséquence, le laboratoire d’Oxford aurait travaillé sur un échantillon pris sur un autre tissu que celui analysé par les deux laboratoires de Zurich et de Tucson. Car comme cet âge est statistiquement différent de celui des deux autres échantillons, cette différence statistique implique une différence réelle au niveau du tissu, répartie sur une distance d'à peine quelques centimètres et donc que le radiocarbone n(est pas uniformément distribué !

Et les contradictions entre la déclaration du docteur TITE et le test du c 2 provient du fait que le British Museum a utilisé une méthode statistique non-standard, mise au point par WILSON et WARD en 1978  et rejetée en général (pour les mathématiciens : le coefficient de Student, dont la valeur habituelle est de 1,96, a été porté à 2,6 !)

Les explications possibles

De nombreuses explications ont été proposées pour expliquer le décalage de la datation au radiocarbone, allant jusqu’à la substitution d’échantillons et à la tromperie au niveau des mesures. En effet, l’absence de possibilité de vérification extérieure et le refus de dialogue de la part des responsables de l’opération ont été critiqués, en particulier par le professeur GONELLA, conseiller scientifique de l’archevêché de Turin et n’ont fait qu’envenimer les discussions.

Présentons néanmoins quelques pistes possibles et moins extrêmes, plus ou moins vraisemblables (elles ne s’excluent pas et peuvent s’être additionnées) :

Conclusions

On ne peut donc rien tirer de la datation au radiocarbone parce que celle-ci n’a pas respecté la méthodologie scientifique : de nombreuses erreurs, volontaires ou involontaires, ont été commises qui invalident le résultat obtenu. C'est ainsi que l'échantillon utilisé pour la datation au radiocarbone, n'est sans doute pas représentatif de l'ensemble du Linceul mais proviendrait d'une réparation postérieure.

Il est de plus curieux de constater que non seulement les media en général et  le grand public, mais aussi certains religieux et théologiens, ne retiennent que l’hypothèse du faux médiéval (peinture ou simulacre de crucifixion) et ignorent que cette thèse est rejetée par la majorité de la communauté scientifique, croyante et incroyante, qui se base sur un grand nombre d’études effectuées dans de nombreuses disciplines. Comme elles sont moins médiatisées, on les trouvera dans l’article consacré à la description du Linceul de Turin.

Remarquons de plus que le même cardinal BALLESTRERO déclarait en 1997 : " La mesure par radiocarbone concluant à un âge médiéval du Linceul semble avoir été réalisée sans l'attention requise.", contredisant ainsi ses propres déclarations dix ans plus tôt.

Quelles furent les suites de cette affaire ?

Remarquons qu’il n’est question ni du Christ, ni de la Résurrection, affirmations relevant uniquement de la foi chrétienne.

La continuation des recherches constitue sans aucun doute la meilleure réponse aux négateurs de toute sorte qui rejette l’authenticité du Linceul alors qu’elle est scientifiquement acceptable.

Particulièrement  la cartographie comparée des taches de sang présentes sur les trois reliques de la Passion fait supposer que le même homme a saigné dans les trois linges. Or les datations officielles au radiocarbone présentent un magnifique cas de "contradiction" moderne.

Linceul de Turin :             1260 - 1390

Tunique d'Argenteuil :     530 - 650

Suaire d'Oviedo :             640 - 785

Il y a là un sérieux problème rarement relevé  et un argument supplémentaire sur le caractère non fiable des datations au carbone 14 effectuées sur des tissus.

Mise à jour : 01-mai-2008

Auteur : Fernand LEMOINE

Sources :

  1. Dr Jean-Maurice CLERCQ, La Passion de Jésus : de Gethsémani au Sépulcre, François-Xavier de Guibert, Paris, 2004
  2. Dr Jean Lévêque et Dr René Pugeaut, Le Saint-Suaire revisité, Sarment - Éditions du Jubilé, 2003
  3. André Marion et Anne-Laure Courage, Nouvelles découvertes sur le Suaire de Turin, Albin Michel, 1997
  4. Daniel RAFFARD de BRIENNE, Enquête sur le Saint Suaire, Claire Vigne, 1996
  5. Marie-Claire Van OOSTERWYCK, La datation radiocarbone de la Sainte Tunique d'Argenteuil dans Actes du Colloque du Costa à Argenteuil en novembre 2005: étude fouillée et précise présentant les mécanismes techniques de cette méthode.